Ann Leckie, c’est l’autrice de la trilogie de science-fiction Les chroniques du Radch, qui m’a marquée autant comme lectrice qu’autrice. L’un des éléments marquants de son univers est l’absence de genre des radchaaï, pourtant de race humaine (et donc sexuée). J’ai eu la chance de rencontrer Ann Leckie à la librairie La Dimension Fantastique à Paris, et elle nous a un peu parlé du sujet…

Le traitement du genre dans les chroniques du Radch

Un des éléments que j’aime dans la littérature de l’imaginaire, c’est le champ des possibles. Par exemple, on peut imaginer une société égalitaire entre les hommes et les femmes, ou encore une société sans genre du tout. Voilà qui ouvre l’esprit des lecteurs et lectrices, même si ces mondes restent imaginaires à ce jour.

Une société sans genre, c’est exactement ce qu’Ann Leckie a créé avec son empire Radchaaï. Constitué d’êtres humains, donc sexués, l’empire traite hommes et femmes exactement de la même manière : la différence biologique ne donne pas lieu à une séparation de genres dans la société. En d’autres termes, que vous ayez un utérus ou un pénis (différence génétique), vous serez adressé.e de la même manière, avec les mêmes termes, et les attentes de la société à votre égard (en termes de goûts, préférences, capacités, perspectives d’avenir…) seront les mêmes. De la même manière que l’on considèrerait un.e blond.e versus un.e brun.e dans la société d’aujourd’hui.

Sans genres, mais pas sans inégalités…

Évidemment, cela ne signifie pas que l’Empire du Radch en lui-même soit une société parfaite ou égalitariste. Au contraire, nous avons affaire à un totalitarisme mené de main de fer par Anaander Mianaaï, l’Empereur (ou Impératrice? on ne sait pas) du Radch. Les peuples assimilés récemment ne sont pas traités sur un pied d’égalité, et les notions de loyauté, de privilèges et d’injustice sont très présentes par ailleurs dans la trame de cette trilogie.

Mais en ce qui concerne le sexe biologique en particulier, cette société ne fait pas plus de différence que nous n’en faisons entre un mètre soixante et un mètre quatre-vingts. Tout un chacun peut s’habiller comme il le souhaite, se comporter comme il le souhaite. Par exemple, il n’est pas attendu des individus de sexe féminin d’être plus soumis, calmes ou empathiques, comme chez nous. Le sexe biologique ne change rien à la vision que la société a de ses individus.

Les choix linguistiques

Maintenant qu’Ann Leckie a créé une société sans genre, comment désigner les personnes, puisque la distinction masculin-féminin ne se fait pas dans la langue radchaaïe? Quels pronoms choisir pour désigner les personnes? Vu qu’il lui fallait faire un choix, Ann Leckie a décidé que le genre (linguistique) par défaut serait le féminin, donc « elle », « sa », « mère », « fille » etc.

Tout simplement parce qu’en anglais de nos jours, nous employons le masculin par défaut (« le masculin l’emporte sur le féminin », dit-on), elle a voulu marquer la différence de sa culture fictive en choisissant le féminin par défaut. Ainsi, toutes les personnes rencontrées dans le roman sont définie pas « elle », « la lieutenant », « la mère de Machin » etc.

Une conséquence intéressante sur les personnages

Avec ces deux règles: le genre n’existe pas et toutes seront désignées au féminin, l’une des principales conséquences pour la lecture est que nous ignorons le sexe biologique de la plupart des personnages des Chroniques du Radch. Ainsi, nous passons trois tomes en compagnie de Breq et ses compagnons, ses soldats, ses ennemis, toutes humaines ou presque, sans être en mesure de déterminer si elles possèdent un pénis ou un utérus. Pourtant, il est question de relations sexuelles, et il est question d’enfants, puisque les êtres humains sont sexués.

Des personnages peu décrits

Cet état de fait pourrait en déstabiliser certain.e.s, et cela a été le cas d’après les critiques que j’ai pu lire : comment s’attacher à un personnage sans savoir si c’est un homme ou une femme? En plus de cela, les descriptions physiques des personnages sont très sommaires. Nous connaissons la taille de certains, relatifs à d’autres (machin était plus grand que bidule), certains détails physiques comme la couleur des yeux ou le timbre de la voix, mais il y a très peu d’indices sur le physiques des personnages. Ainsi, non seulement pouvons-nous les imaginer du sexe biologique que nous voulons, mais nous pouvons aussi leur imaginer le physique que nous voulons.

Je vous avouerai que moi aussi, j’en ai été déstabilisée au début. Nous n’avons pas l’habitude de découvrir des personnages, apprendre à connaître leur passé, leur personnalité ou leurs fêlures sans leur associer un physique précis, encore moins sans leur associer un sexe biologique (et du coup un genre, puisque l’un découle de l’autre dans notre société actuelle). Mais à mesure de la lecture, j’ai vraiment fini par trouver ça très intéressant. Cela prouve que des personnages peuvent être attachants et profonds sans qu’on les associe aux stéréotypes (et donc au jugement implicite) liés à leur sexe ou leur physique.

Les biais inconscients

Pourtant, les stéréotypes ont la vie dure! Et j’ai pris conscience de mes présomptions automatiques à la lecture des chroniques du Radch. Par exemple, la lieutenant Seivarden est une militaire de l’ancien temps, issue d’une très veille maison noble radchaaïe. Elle est présentée comme hautaine, aux manières aristocratiques. Élevée comme une partie de l’élite. Il est dit très tôt qu’elle est mâle. Et bien figurez-vous que je l’avais imaginée grand, musclé, blanc, blond aux yeux bleus. (Un peu comme Alexander Skarsgaard, vous voyez?) Quelle n’a pas été ma surprise alors, quand j’ai lu au début du tome 2:

« Elle (Seivarden) avait la peau trop sombre pour montrer vraiment un rougissement, mais je voyais sa température changer. »

Ainsi, Seivarden a probablement la peau noire, d’ébène même, pour qu’un rougissement ne se voie pas sur son visage. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que dans ma tête, automatiquement, j’avais associé la noblesse, l’aristocratie et l’élite de la société avec un personnage blanc, grand, blond et aux yeux bleus. Je ne m’en étais même pas aperçue jusqu’à ce que cette phrase me contredise.

Voilà, donc, ce que j’ai particulièrement aimé dans ce livre. Non seulement les Radchaaï ne font aucune différence entre homme et femme (une société dont je rêverais! Qu’on arrête de supputer des choses sur mes goûts, mon caractère ou qu’on arrête de me demander de me comporter de manière plus effacée et douce parce que je suis une femme). Mais aussi parce qu’avec ces choix narratifs, Ann Leckie m’a aidée à prendre conscience des stéréotypes qui logent inconsciemment en moi, et probablement en chacun de nous.

Les intentions de l’autrice

Lorsque la question lui a été posée de son intention par rapport au genre, Ann Leckie a répondu qu’elle souhaitait avant tout écrire de la science-fiction, de l’aventure et des batailles. L’idée que le Radch ne différencierait pas de genres entre homme et femme, et que toutes seraient désignées avec des pronoms féminins, ne lui est venue qu’après. Ce n’est pas un livre militant.

Un point très intéressant d’ailleurs : en conséquence, on sent dans le livre que cet aspect n’est pas primordial. Le fait que le Radch ne distingue pas les genres n’est ni le but de l’écriture, ni au centre de la narration. C’est juste un élément culturel, même s’il n’est pas forcément perçu comme tel par d’autres cultures de son univers (un peuple par exemple pensait que les Radchaaï n’avaient pas de pénis, vu qu’elles n’avaient pas de genre et se désignaient toutes au féminin). Mais même ça, ce n’est raconté que sous forme d’anecdote culturelle pour expliquer l’existence d’une fête appelée « génitoire », et non pas un élément prépondérant de l’histoire.

La place des femmes dans la fiction

Je trouve ce point très intéressant, parce que c’est ainsi qu’elle montre qu’une telle chose pourrait être naturelle, sans faire l’objet de la narration. Par exemple, pour en revenir à mon histoire personnelle avec les femmes dans la fiction, j’ai beaucoup aimé le personnage de Fantaghiro, une princesse batailleuse qui sauvait son prince.

Mais le personnage féminin qui m’a le plus marquée, c’est la maîtresse d’armes de Fitz dans l’Assassin Royal, de Robin Hobb. C’est un personnage parfaitement secondaire, tant d’ailleurs que je ne me souviens même plus de son nom. Mais elle m’a marquée parce que c’était la première fois que je rencontrais un personnage de fantasy qui était une femme, sans que son sexe féminin n’ait la moindre importance sur le personnage. Ce n’était ni l’épouse, ni la mère, ni l’intérêt romantique de qui que ce soit.

C’était la maîtresse d’armes du château. Elle aurait pu être un homme que cela n’aurait rien changé au personnage du tout. Être femme n’était qu’une caractéristique du personnage, et pas sa raison d’être dans le scénario. Et ça, c’était nouveau pour moi et cela m’a marqué bien plus que de créer des héroïnes qui vont à l’encontre des stéréotypes.

L’effet schtroumpfette

Parce que la plupart des personnages, principaux ou secondaires, étaient masculins par défaut. On ne mettait des femmes que si leur sexe se justifiait d’une manière ou d’une autre dans le scénario. Cela m’a beaucoup marquée de voir que Robin Hobb avait décidé de casser ce schéma et créer un personnage qui ne serait pas masculin, sans aucune incidence sur l’histoire.

Et là, de la même manière, l’absence de genre dans la culture radchaaïe n’est rien de plus qu’une caractéristique de cette civilisation, ce n’est ni sa raison d’être ni crucial au déroulement de l’histoire. C’est simplement normal pour les Radchaaï de ne pas faire la différence entre hommes et femmes.

La construction des personnages par Ann Leckie

Lorsqu’il a été demandé à Ann Leckie : mais quel est le sexe de Breq, ou de Machin, de Bidule? Elle nous a répondu : « Je ne sais pas ». En fait, à part quelques exceptions, elle n’explicite pas le sexe biologique de ses personnages et elle ne le connaît pas elle-même. Elle l’a fait de manière volontaire, pour ne pas, justement, insuffler ses propres stéréotypes de genre dans ses personnages sans en avoir conscience elle-même.

C’est intéressant car en résultat, en effet, il est impossible de décider, en tant que lecteur ou lectrice, si tel personnage se comporte « comme un homme » ou « comme une femme ». Par exemple, la question des désirs sexuels est soulevée à un moment de l’histoire, et à aucun moment n’opère-t-on de distinction entre les sexes sur le sujet. Ce qui est très rafraîchissant, car pour une fois, on ne part pas du principe que ces différences supposées sont naturelles. Et je pense, personnellement, qu’elles sont culturelles, et que les femmes ne seraient pas aussi gênées vis-à-vis de leurs désirs si on n’avait pas passé 2000 ans à leur dire qu’elles étaient des traînées, mais c’est un autre débat.

L’impact sur mes personnages de fiction

Pour terminer cet article fleuve, je dirais que cela a eu un impact sur ma manière de créer mes personnages de fiction. Alors, mes cultures ne sont pas, comme celle de Leckie, sans genre. Par contre, je trouve très intéressante l’idée de ne pas appliquer mes stéréotypes de genres inconscients sur mes personnages.

Aussi, depuis près de deux ans, je crée mes profils (personnalité, passé, caractère etc.) avant de décider de leur sexe biologique, si le personnage est d’une race sexuée. Et si ma société fictive opère une différence entre les genres/sexes biologiques, alors j’ajoute quelques détails dans le passé après coup pour le/la rendre crédible dans sa culture. J’espère ainsi créer des personnages plus diversifiés, moins stéréotypés et plus intéressants. Maintenant, si je le réussis ou non, je laisse le soin aux lecteurs et lectrices de le juger…

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