L’utopie est l’un des grands thèmes abordés par la littérature de science-fiction, même si elle est souvent tournée ces dernières années en scénario catastrophe. Ces dystopies déroulent un monde sans espoir pour dénoncer certains aspects de la société ou de la nature humaine.

Mais qu’en est-il lorsque l’auteur veut proposer une véritable utopie ? Il y a deux ans, les indés de l’imaginaires ont lancé un appel à textes pour inciter les auteurs à relever le défi. L’idée était de proposer une véritable utopie, le temps d’une nouvelle. Pas de scénario catastrophe, pas de grain de sable dans les rouages. Au contraire, il fallait créer une utopie qui fonctionne.

Mais comment rendre une histoire intéressante si tout va bien ? J’ai relevé le défi à l’époque, et je me suis penchée sur la question de l’utopie dans le cadre de mes recherches scénaristiques…

Utopie, les doigts dans le nez ?

Créer une société utopique qui fonctionne, c’est un projet en apparence très simple. Mais en y regardant de plus près, cela pose davantage de difficultés qu’une dystopie. Car il ne suffit pas alors de dénoncer certains aspects de notre société ou de la nature humaine, il s’agit de proposer un modèle social alternatif convaincant.

Une tâche ardue, lorsque l’on se souvient que le mot « utopie » signifie « en aucun lieu » en grec. L’utopie présente une société idéale et sans défaut, souvent considérée irréalisable par définition. D’aucuns soumettent même l’idée qu’une société utopique ne serait pas à la portée du genre humain, à cause de notre nature égoïste et autodestructrice.

De plus, pour créer une utopie qui porte le lecteur, l’histoire, et l’univers auquel elle se rattache, doit toucher à des questions qui le concernent. Cela peut être des questions de société ou de politique, la définition du bonheur et de l’harmonie, la nature humaine ou peut-être même le sens de la vie. Comment aborder ce type de sujet, même en filigrane, sans jouer sur les travers du monde de fiction?

Les thèmes soulevés par l’utopie

L’utopie peut devenir un vecteur pour aborder certains sujets chers à l’auteur et intéressants pour les lecteurs. Dans la dystopie, ce sont les défauts de la société qui servent à dénoncer certaines choses. Mais la création d’une société utopique, où tout fonctionne parfaitement bien, peut servir  à dénoncer ces mêmes choses, par exemple en proposant une meilleure alternative. L’utopie permet aussi de soulever d’autres thèmes plus optimistes, comme les ressources de l’espèce humaine par exemple.

En proposant une meilleure alternative, l’utopie permet certaines réflexions politiques et sociales. Quels seraient les leviers permettant d’arriver à une société meilleure ? Le contrôle, ou au contraire la liberté ? L’égalité, ou la justice ? L’éducation, le bonheur, la participation, le partage ? Comment le pouvoir serait-il contrôlé, comment les abus seraient-ils sanctionnés ?

L’utopie peut également servir à soulever certaines questions philosophiques. Après tout, l’origine même du concept d’utopie nous vient des philosophes grecs. La nature humaine est-elle compatible avec une société idéale ? Qu’est-ce que le bonheur, est-ce compatible avec le sens ? Peut-on s’épanouir dans un environnement sans difficultés ? D’ailleurs, une société idéale signifie-t-elle s’affranchir de toute difficulté ?

Créer un univers utopique

L’utopie peut prendre plusieurs formes. Bien sûr, il est possible de proposer un futur idéal pour notre pays ou notre planète. Mais l’utopie peut aussi proposer un présent alternatif, un rétro-futur, ou tout simplement un monde complètement imaginaire sans lien avec notre réalité. Je pense que l’important est la cohérence de cette société utopique. Quelle que soit la forme qu’elle prend, l’utopie doit convaincre.

Lors d’une conférence, l’écrivain Alain Damasio nous a présenté la manière dont il crée un univers, notamment dans le cadre de la création du jeu vidéo Remember Me. Pour ce jeu de science-fiction, il a créé une bible d’univers complète en posant des questions basiques sur le quotidien des gens. Comment travaillent-ils? Où récupèrent-ils de la nourriture? Comment se divertissent-ils? Comment se présenterait une journée type?

Nous reviendrons sur la création d’univers et la cohérence dans de futurs articles, mais l’idée de ces questions basiques est un bon point de départ pour créer une utopie convaincante.

Mais dans le cadre d’une utopie, toutes sortes de questions apparaissent. Quel est  le système économique ? Comment la société s’organise-t-elle ? Comment les êtres humains vivent-ils ensemble, au quotidien, dans une société idéale ? Cette base de réflexion soulève de nombreuses questions sur la définition même de la « société idéale », dans les faits, au quotidien.

Utopie et narration : comment rendre l’histoire intéressante?

Si l’utopie pose un défi au niveau de la création d’univers, l’histoire en elle-même peut aussi poser problème. En effet, ce qui rend un récit intéressant, ce sont ses rebondissements, ses conflits. Les personnages deviennent attachants par leurs faiblesses, leur apprentissage, leurs luttes. Et souvent, ce sont les difficultés de la société dans laquels ils vivent qui forgent le relief d’un personnage et la base du conflit autour duquel s’articule le scénario.

Si la société est une véritable utopie, comment justifier les difficultés potentielles d’un personnage? Quels sont ses conflits? Comment créer les problèmes qui rendent l’histoire intéressante?

Il existe une myriade de solutions à explorer, mais l’une d’entre elles est bien évidemment de se tourner vers la nature humaine. La société a beau être utopique, l’âme humaine garde toute sa complexité et son ambiguité.

Peut-on se développer en tant qu’être humain dans une société parfaite? Ne va-t-on pas stagner, en manque de défi? Ne risque-t-on pas de s’ennuyer dans un monde aussi bien huilé? Comment les crimes ou les débordements sont-ils gérés dans une telle société?

L’exemple de la Culture

L’auteur britannique Iain Banks exploite très bien ce sujet dans son cycle de la Culture. Son univers est utopique : l’humanité a colonisé la galaxie et connaît une abondance qui leur permet de ne pas travailler. Les IA font tourner la société et les êtres humains, qui peuvent vivre plusieurs centaines d’années et changer de sexe à volonté, sont libres d’explorer tout ce que la vie a à offrir.

Pourtant, dans chacun des tomes (indépendants) de l’histoire, Banks déroule une histoire pleine de difficultés et de rebondissements, vécue par des personnages travaillés et intéressants. Il y étudie notamment la question de l’ennui et du sens de la vie, ou encore celle de la supériorité culturelle et morale ressentie par une société, et ses conséquences sur ses rapports avec les autres sociétés, qui ne sont pas utopiques, elles.

En conclusion, l’utopie est un outil puissant de l’imaginaire pour raconter une histoire sous un angle différent. Le travail de création d’univers n’en est que plus intéressant : comment créer une utopie convaincante ?  Avec un peu d’imagination, on peut utiliser le caractère utopique de cette société pour créer des personnages intéressants et des conflits prenants.

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