Dans ce nouvel article de la série Mécaniques de narration, on va se parler d’antagoniste. À quoi sert le « méchant » d’une histoire ? Doit-on absolument en faire figurer un(e)? Et pourquoi tant d’antagonistes sont-ils si méchants?

Un antagoniste à tout prix

Lorsque j’ai commencé à écrire de la fiction, je me sentais obligée d’ajouter un antagoniste à tout prix. Comme une case à cocher. Après tout, pour rendre l’histoire intéressante, ne faut-il pas un conflit, des obstacles et des difficultés à surmonter?

L’antagoniste devient alors prétexte à toutes sortes de difficultés qui viennent entraver le héros. Souvent, il ou elle dispose de gros moyens pour arrêter notre pauvre personnage principal.

Mais si l’antagoniste n’existe que pour s’opposer à notre personnage principal ou créer des rebondissements dans le scénario, on risque vite de tomber dans le stéréotype du méchant sans motivations. Celui qui, comme un certain personnage de pub, n’est méchant que « parce que ».

L’antagoniste doit-il être « méchant »?

Pour ne pas aider les choses, la culture populaire moderne raffole de méchants bien vilains. Je vous invite à lire cet article en anglais si le sujet du « bien contre le mal » vous intéresse.

Pour résumer le propos, de nombreux méchants de la culture populaire moderne, de Star Wars aux contes à la sauce Disney, représentent une incarnation du Mal. Alors que les héros de ces mêmes fictions représentent un certain nombre de vertus morales, présentées comme « bonnes ». La confrontation entre gentils et méchants devient alors un conflit purement moral. C’est la bataille entre celui qui a « raison », et celui qui n’a d’autres motivations que son inhérente méchanceté.

Par exemple, l’article parle de ces méchants qui n’hésitent pas à tuer leurs propres lieutenants. Qui, dans la vraie vie, tuerait ses propres équipiers si facilement ?

Un antagoniste avec des motivations crédibles

Il peut être très intéressant de prendre le parti symbolique d’une lutte du Bien contre le Mal. Mais vous n’êtes pas obligé(e) de limiter votre méchant à ce rôle.

Je me souviens du jeu vidéo Final Fantasy VIII, dans lequel notre héros Squall et sa bande doivent affronter une puissante sorcière nommée Edéa. Elle apparaît en premier lieu comme froide et rongée par le mal. Mais je me souviens d’une réplique qui m’avait marquée, en tant que joueuse, mais aussi en tant que créatrice d’histoires.

L’un des personnages disait à mon héros : « Tu sais, ce sont les circonstances qui font de deux personnes des ennemies. Chacun a ses raisons, et du point de vue de chacun des deux camps, c’est lui qui est dans le juste ».

Bon, dans le cas de Final Fantasy, les scénaristes japonais raffolent du Mal absolu et tout-puissant en guise de boss de fin de jeu. Mais cette phrase est restée gravée dans ma mémoire.

Ainsi, l’antagoniste n’a pas besoin d’incarner le Mal, il peut tout simplement être poussé par des motivations tout à fait compréhensibles et humaines. Mais ce qui en fait alors un méchant plutôt qu’un allié, c’est que ces motivations vont à l’encontre de celles de votre héros. Ce sont les circonstances qui en font des ennemis, et non une incompatibilité morale absolue.

Et là, je trouve l’exercice de construction de l’antagoniste (ou des antagonistes) beaucoup plus intéressant…

Comment imaginer un antagoniste qui fonctionne ?

Il existe de nombreuses manières de répondre à cette question, et je ne prétends pas apporter une recette magique en un article de blog. Mais je peux déjà évoquer quelques pistes proposées par certains experts en narration et dramaturgie.

Truby et l’antagoniste

Par exemple, dans L’anatomie du scénario, John Truby place la création de l’antagoniste au premier plan. Pour lui, il s’agit du deuxième personnage à réfléchir après le héros lui-même. Pour bien fonctionner, l’antagoniste doit avoir le même objectif que le héros, afin de justifier le conflit entre les deux personnages.

Truby va même jusqu’à proposer l’addition d’antagonistes supplémentaires, qui, chacun avec leurs valeurs et leurs désirs, représentent une facette du héros, et du débat moral de l’histoire.

Là où je trouve la théorie de Truby intéressante, c’est que l’antagoniste, et les autres personnages de l’histoire d’ailleurs, représentent chacun une facette différente de ce qu’il appelle le débat moral. En d’autres termes, chaque personnage possède des motivations propres, un désir, mais aussi des valeurs, qui vont leur donner un avis bien précis sur la situation et la manière dont il faudrait agir.

L’antagoniste représente alors non seulement une entrave pour rendre l’histoire plus intéressante, mais aussi une perspective différente sur les enjeux de l’histoire. Dans le scénario à la Truby, l’histoire se termine au sommet par une confrontation entre le héros et l’antagoniste : ce sont ces visions du monde qui s’affrontent, et qui mènent à une réalisation, une transformation de la part du héros (et parfois, de l’antagoniste aussi).

Ainsi, le méchant ne sert pas seulement de miroir au héros ou de moteur aux rebondissements du scénario. En plus de cela, l’antagoniste sert à apporter de la nuance au débat moral, et à faire évoluer le héros au plus profond de lui-même.

L’importance du conflit

Dans La dramaturgie, Yves Lavandier considère le conflit comme un élément central à toute histoire. Le conflit génère des sensations et des émotions chez les personnages, et donc chez les lecteurs ou spectatrices. Le conflit génère des objectifs et motivations chez les personnages, et donne tout son sel à l’histoire. Il la rend crédible et intéressante.

Comme l’antagoniste de Truby, le conflit peut servir de moteur d’évolution pour les personnages, même si ce n’est pas toujours le cas.

D’après Lavandier, dans une œuvre de dramaturgie, le conflit naît de l’opposition entre objectif et obstacle. Mais ces obstacles n’émanent pas forcément d’un antagoniste. Il existe toutes sortes d’obstacles, qui peuvent être internes (jalousie, ambition…), ou externes (une maladie, une circonstance, ou un antagoniste).

C’est donc au niveau du conflit que l’antagoniste peut intervenir. En imaginant des objectifs incompatibles avec ceux du personnages principal, l’antagoniste va être source d’obstacles qui créeront du conflit. Mais, contrairement à Truby qui place l’antagoniste au cœur de sa théorie, avec Lavandier, vous pouvez tout à fait imaginer une histoire sans avoir de « méchant » clair et incarné dans un personnage.

Quelques idées pour commencer

Comme vous venez de le voir, la notion d’antagoniste est vaste. Cet article n’en touche que la surface, dans le but de commencer à y réfléchir. Si vous êtes en train de créer une histoire et réfléchissez à votre méchant(e) bien à vous, voici quelques questions qui pourraient vous aider :

  • Quelles sont les valeurs portées par votre antagoniste? En quoi sont-elles différentes, voire incompatibles, avec celles de votre personnage principal?
  • Quel est l’objectif de l’antagoniste? Pour qu’il/elle ait envie de mettre des bâtons dans les roues au héros, il faut que ces objectifs soient similaires, mais que leur réalisation soit incompatible.
  • De manière plus générale, quelles sont les motivations, les désirs et les besoins (psychologiques et moraux) de l’antagoniste? En d’autres termes, qu’est-ce qui le/la pousse à agir ainsi?
  • Quels moyens l’antagoniste va-t-il/elle être en mesure de déployer pour faire obstacle au héros? Quelles sont ses possibilités dans votre monde ? Quelles sont ses compétences?
  • Établissez le plan de l’antagoniste : même s’il/elle n’a pas de point de vue dans votre histoire, pour le/la rendre crédible, pensez au plan qu’il/elle va mettre en place pour tenter de stopper le héros. C’est à partir de ce plan que les obstacles vont apparaître sur le chemin de votre personnage principal
  • Enfin, réfléchissez à la notion de conflit de manière plus large : quelles sont les sources de conflit possibles dans votre histoire (les objectifs du héros et les obstacles qu’il/elle va rencontrer) ? Dans le cadre de ce que vous racontez, est-il absolument indispensable d’avoir un antagoniste incarné par un personnage?

Le mot de la fin

Voilà pour quelques pistes de réflexion, pas exhaustives du tout, si vous avez envie de réfléchir à la notion d’antagoniste pour vos histoires. Si vous souhaitez mettre un peu de concret dans tout cela, entraînez-vous à imaginer les objectifs et les motivations des antagonistes des histoires que vous lisez ou regardez ! Et vous, comment construisez-vous vos antagonistes?

————

Si les articles autour des mécaniques de narration vous intéressent, n’hésitez pas à suivre la série ! Vous retrouverez tous les articles sous le tag « Narration ». Si vous avez des questions ou remarques, vous pouvez réagir en commentaire de cet article, me contacter ou me retrouver sur facebook, twitter et instagram @florieteller.

 

4 Replies to “Il est méchant monsieur Brochant”

  1. Ton article fait écho à un que j’ai écris il y a un certain temps. J’y disais que j’avais du mal à créer des vrais méchants vraiment méchants. Simplement pour la raison qu’évoque ton personnage dans Final Fantasy : pour moi, un être est forcément méchant pour une raison et le méchant pense qu’il est dans le juste, autant que le gentil pense l’être. J’ai donc toujours tendance à avoir des antagonistes pour lesquels j’ai une certaine empathie (quelque part, je les « excuse » ou du moins je justifie leur méchanceté). Je ne sais pas si ça les rend moins crédibles. Après tout, la vraie méchanceté gratuite existe-t-elle vraiment ? J’ai le sentiment que même un psychopathe ne nait pas méchant, il y a forcément un environnement qui fait qu’il devient ainsi…
    Au début j’ai essayé de me faire violence et puis finalement j’ai considéré que ce n’était pas dans ma nature : je suis peut-être plus proche de la vision de Lavandier que de celle de Truby. Néanmoins, je trouve intéressante l’idée de conflit parce qu’elle s’applique de façon peut-être plus universelle à l’écriture du roman ou d’une histoire.

    1. Je suis tout à fait d’accord avec ta vision du méchant, qui a lui-même des raisons d’agir ainsi, par rapport à son histoire, ses valeurs, ses intérêts… Je ne pense pas que ça les rende moins crédible de comprendre leurs raisons, voire de développer une certaine empathie pour eux, au contraire ! Perso en tant que lectrice, je trouve un méchant avec des motivations solides bien plus crédible qu’un méchant qui n’a pas de raisons solides autre que « pour être méchant ». D’ailleurs, dans la méthode de Truby, il conseille de réfléchir aux valeurs, désirs, besoins de l’antagoniste au même titre que le héros 🙂
      C’est vrai que la notion de conflit est vraiment intéressante, et Lavandier la développe vraiment bien dans la Dramaturgie. Le concept va au-delà du simple antagoniste, et je pense que c’est vraiment intéressant d’y réfléchir quand on imagine une intrigue, des personnages…
      En tout cas merci pour ton retour, c’est intéressant de voir comment d’autres auteurs abordent leurs antagonistes 🙂

  2. J’aime l’idée d’un « méchant » construit comme le protagoniste, avec un passé qui explique son devenir de maintenant, ses traits de caractères, ses forces, ses faiblesses. Bref des méchants construits de façon riche et pas, comme tu le dis si bien au début, juste pour être un méchant. J’aime bine une phrase des Annales de la Compagnie Noire aussi : « Il n’y a pas de méchants qui se proclament tels, seulement des régiments de soi-disant saints. Les historiographes des vainqueurs décident de quel côté sont le bien et le mal.  »
    Même si c’est peut-être un poil exagéré pour certaines circonstances, il y a peut-être un fond de vérité dans d’autres aussi.^^

    1. Ah oui, le classique de dire que ce sont les vainqueurs qui réécrivent l’histoire et « décident » qui sont les méchants. Ce n’est pas forcément faux d’ailleurs 😉 Mais c’est vrai que de manière générale, j’aime bien les antagonistes construits, et aussi humains que le héros finalement, qui ont leurs raisons de s’opposer au héros, avec leur logique propre, que j’adhère avec ou pas personnellement d’ailleurs huhu.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *