Non, je ne parle pas de son jardin, mais bien de son écriture. Lors de la soirée de lancement de son tout dernier livre du Disque-Monde en français, la Couronne du Berger, j’ai eu la chance de discuter avec Colin Smythe, son agent historique et ami d’enfance, ainsi qu’avec Rob Wilkins, son assistant personnel. Ils ont partagé de fascinantes anecdotes avec moi sur les habitudes d’écriture de Terry Pratchett…

Imaginez un instant l’arrière-salle d’une librairie spécialisée en BD et littérature de l’imaginaire. De toute l’assistance, seuls deux hommes parlent Anglais, et je les ai subtilisés pour quelques minutes, le temps d’une interview. Alors qu’ils partagent d’incroyables anecdotes sur celui qu’ils appellent affectueusement Terry, un album d’Arcade Fire passe en musique de fond. Il est de ces moments dans la vie, ces instants extraordinaires dont on se souviendra pendant des années. L’interview complète est disponible sur le site ActuSF, mais je voulais partager une anedote en particulier avec vous: Terry Pratchett était jardinier.

Architecte et Jardinier

Pourquoi parler de « jardinier » en ce qui concerne sa technique d’écriture? On dit qu’il existe deux grandes manières d’aborder l’écriture de fiction: « en architecte », c’est-à-dire en construisant un plan, des rails avant de commencer la rédaction ; ou bien « en jardinier », en semant les graines et en les laissant pousser au fil de l’écriture.

Un jardinier sait plus ou moins où il veut en venir, globalement, puis il se lance dans l’écriture. Chaque scène appelle la suivante, les personnages se développement d’eux-mêmes. Parfois, c’est le trouble, la panne. N’ayant pas de plan, on peut vite se retrouver sans savoir comment continuer l’histoire.

Par exemple, dans Monnayé, il y a une scène d’émeute devant la banque où travaille Moite von Lipwig. Moite est à l’intérieur de la banque. Il traverse le hall de la banque pour ouvrir les portes et se trouver face à… Pratchett lui-même ne le savait pas au moment où il a écrit ces lignes. Il lui a fallu une petite pause thé. Puis il a repris l’écriture et soudain, c’est Henri Roi qui se trouve de l’autre côté. C’est ainsi que Pratchett travaillait, sans plan, sans synopsis. Il laissait sa plume le guider à travers ses histoires.

La métaphore des collines

Colin Smythe et Rob Wilkins ont partagé une belle métaphore pour illustrer le mode d’écriture de Terry Pratchett. C’était lui-même qui se décrivait ainsi. Pour lui, écrire, c’était se trouver au sommet d’une colline. En face se dresse une autre colline, le sommet à atteindre. Et entre les deux, une vallée couverte de brouillard.

Lorsqu’il commençait à écrire, il attachait un deltaplane sur son dos et dévalait la pente de la colline en se focalisant sur le sommet de l’autre côté. Parfois, au bout de 20.000 mots peut-être, le vent se mettait à porter les ailes et d’un coup, il s’envolait vers l’autre sommet. L’ennui, c’était de se trouver au fond de la vallée, en plein milieu du brouillard. Alors il fallait courir le long de l’abrupte pente pour atteindre le sommet d’arrivée.

Mais cela ne lui arrivait que rarement, explique Rob Wilkins. Il arrivait quelque chose de magique, une inspiration qui le touchait et qu’il appelait la Déesse Narrativia, la déesse de la narration.

En tant que lecteurs, nous ne voyons toujours que l’oeuvre achevée de nos auteurs préférés. N’est-ce pas extraordinaire, lorsque nous avons ces bribes d’informations, cette goutte de secret qui permet d’avoir une petite, toute petite idée de la manière dont le génie était à l’oeuvre? Ainsi, Terry Pratchett était jardinier. Et quel beau jardin il a cultivé pendant toutes ces années!

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